J'ai un jour rêvé de conduire un autobus hors-service. Voir la tête de ces gens qui attendent depuis des heures, frigorifiés par le climat montréalais, les yeux emplis d'espoir et de soulagement à l'idée de pénétrer enfin la chaleur douteuse de mon monstre sur roues. Puis la désillusion douloureuse de voir ces deux mots
"HORS-SERVICE"
en lettres vulgairement brillantes, et le "bonne journée!" qui vient naturellement après une si mauvaise nouvelle... Les yeux déçus qui suivent de gauche à droite (ou de droite à gauche, selon votre position ), et les râles d'un autre espoir trahi, encore et encore, comme une goutte d'eau sur le sundae, comme si la vie n'était pas assez dure comme ça, "mais qu'est-ce que j'ai fait, bon dieu de merde, pour mériter ça". "Christ, je vais en retard, tabarnak, le boss va encore m'engueuler", de la poésie à mes oreilles, et puis, pourquoi pas, un peu de gadoue, de slush bien québécoise pour terminer en beauté, sur son pantalon marine de chez Dubuc, un peu d'eau sale qui coule le long de sa cuisse immaculée...
J'ose me délecter en pensant aux affres que subira l'heureux conducteur du prochain autobus, en espérant que celui-ci s'arrêtera. Suivront les plaintes à la société de transport, les débats de cafétéria effrénés sur l'état de notre système public d'autobus, et peut-être même sur le prix du pétrole, ou même les syndiqués paresseux qui, mon dieu! ne portent pas d'uniforme... Le contrepoint accidentel de ces nombreuses voix de travailleurs fatigués n'aura jamais été aussi mélodieux, aussi doux, aussi...aussi...
Quoi de plus beau qu'un homme en colère?
Une femme, me direz-vous...
23 janv. 2008
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